La volonté de Dieu dans tous les domaines de la vie
Quelle place la volonté de Dieu a-t-elle dans ma vie ? Voila une question essentielle, qui se déploie pour Calvin dans plusieurs directions : est-ce que je souhaite vraiment suivre la volonté de Dieu ? Comment la connaître ? Comment la mettre en pratique ?
1. Quelle place la volonté de Dieu a-t-elle dans ma vie ?
Disons-le franchement : pour Calvin, nul ne désire spontanément suivre la volonté de Dieu. Par nos facultés naturelles, nous pouvons percevoir toutes sortes de bonnes choses quant à la justice ou à nos obligations envers les autres, et nous les suivons dans l’attente que ceux-ci fassent de même envers nous, mais de la volonté de Dieu, telle qu’elle se trouve, par exemple, synthétisée dans la première table du Décalogue, nous ne voulons rien savoir. Honorer Dieu ne nous est pas spontané, ni l’aimer de tout notre cœur. Car ce qui nous rend sourds à la volonté de Dieu, c’est l’amour de nous-mêmes[1]. Nous pensons savoir mieux que Dieu ce qui contribue à notre propre bonheur et en venons à croire que Dieu, qui ne suit pas ce que nous voulons, est notre ennemi. S’il pose des interdits, nous n’entendons que des interdictions qui nous empêchent de vivre.
Il faut donc d’abord que Dieu nous décentre de nous-mêmes et nous réveille de notre léthargie[2], et il doit le faire en ébranlant la haute image que nous nous faisons de nous, mettant bien souvent à mal la confiance en soi[3], la vertu[4], la volonté, les pensées et les affections[5]. Ce moment d’humiliation est nécessaire pour « que nous nous dévêtions de nous-mêmes et délaissions notre propre nature »[6]. Mais dès que Dieu se sait écouté il change de ton, ne voulant pas nous contraindre par la force et préférant la miséricorde à la rigueur. Il nous « allèche » alors en désignant ce qu’est le vrai bonheur, moins un état qu’une relation[7] : être acceptés pour ce que nous sommes et en dépit du fait que nous sommes inacceptables. Libérés, pardonnés, reçus et adoptés comme ses enfants, nous savons que nous appartenons à Dieu et que Dieu ne défaillira pas dans son amour[8]. Et s’il y a une exigence, c’est d’aimer Dieu en retour[9].
C’est alors seulement que le croyant peut entendre la loi, non comme un carcan mais comme une grâce par laquelle Dieu lui fait connaître sa volonté, répondant ainsi au désir de l’homme de « bien vivre » et de trouver la voie du bonheur[10]. Calvin admet certes avec Luther que la loi a un usage élenchtique (dénonciateur), nous confrontant à la sainteté de Dieu pour que nous percevions notre propre misère, et un usage civil : assurer par la justice un ordre humain. Mais l’essentiel est le troisième usage que Luther n’avait pas voulu reconnaître, la loi demeurant un guide et une référence comme expression de la volonté divine :
« Le troisième usage de la Loi, qui est le principal et proprement appartient à la fin pour laquelle elle a été donnée, a lieu entre les fidèles au cœur desquels l’Esprit de Dieu a déjà son règne et sa vigueur. Car combien qu’ils aient cette affection par la conduite du Saint Esprit qu’ils désirent obtempérer à Dieu, toutefois ils profitent encore doublement en la Loi, car ce leur est un très bon instrument pour leur faire mieux et plus certainement de jour en jour entendre quelle est la volonté de Dieu à laquelle ils aspirent et les confirmer en sa connaissance. Comme un serviteur, combien qu’il soit délibéré en son cœur de servir bien à son maître et lui complaire bien du tout, toutefois il a besoin de connaître familièrement et bien considérer ses mœurs et conditions, afin de s’y accommoder. Et ne se doit personne de nous exempter de cette nécessité. Car nul n’est encore parvenu à telle sagesse, qu’il ne puisse par la doctrine quotidienne de la Loi s’avancer de jour en jour et profiter en plus claire intelligence de la volonté de Dieu. Davantage, parce que nous n’avons pas seulement métier de doctrine, mais aussi d’exhortation, le serviteur de Dieu prendra cette utilité à la Loi que par fréquente méditation d’icelle, il sera incité en l’obéissance de Dieu, et en icelle confirmé et retiré de ses fautes. »[11]
2. Comment connaître la volonté divine ?
Nous l’avons dit, c’est par la loi, et pas simplement par l’inspiration de l’Esprit. Mais que faut-il entendre par loi ? En un sens, les 613 commandements de la Bible hébraïque qui doivent toucher chaque instant de notre vie. Mais encore faut-il pouvoir interpréter la loi pour décider quels sont les commandements auxquels les chrétiens restent soumis et quels sont ceux qui sont rendus caducs par la venue du Christ[12]. Calvin écarte ainsi tout ce qui, dans la loi, est « cérémoniel », la plupart des cérémonies de l’Ancien Testament préfigurant à travers des signes charnels le sens spirituel que leur donne le Christ. De même, il estime les lois judiciaires dépassées, car déterminées par le contexte historique dans lequel elles ont été édictées. Reste la loi morale :
« Nous commencerons donc par la loi morale, comme ainsi soit qu’elle contienne deux articles, dont l’un nous commande simplement d’honorer Dieu par pure foi et piété et l’autre d’être conjoint avec notre prochain par vraie dilection : à cause de cela, elle est la vraie et éternelle règle de justice, ordonnée à tous hommes en quelque pays qu’ils soient ou en quelque temps qu’ils vivent, s’ils veulent régler leur vie à la volonté de Dieu. Car c’est sa volonté éternelle et immuable qu’il soit honoré de nous tous et que nous nous aimions mutuellement l’un, l’autre. »[13]
Ainsi la loi se résume-telle au double commandement d’amour, repris sous une forme plus développée par les deux tables du Décalogue. La première concernant la relation à Dieu : (1) « Tu n’auras pas d’autre Dieu devant ma face », (2) « Tu ne te feras pas d’image taillée », (3) « Tu ne prendras pas le nom du Seigneur ton Dieu en vain », (4) « Souviens toi du jour du sabbat pour le sanctifier ». La seconde la relation au prochain : (5) « Honore ton père et ta mère », (6) « Tu ne tueras pas », (7) « Tu ne commettras pas d’adultère », (8) « Tu ne voleras pas », (9) « Tu ne porteras pas de faux témoignage contre ton prochain », (10) « Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain et tu ne désireras rien de ce qui est à ton prochain ».
Encore faut-il cependant savoir bien interpréter cette loi. Suffit-il ainsi de ne pas tuer et de ne pas voler pour aimer autrui ? Calvin ne le pense pas ; chaque commandement formulé de manière négative (« Tu ne feras pas… »), doit être retourné de manière positive pour en comprendre le sens[14]. Ainsi, par exemple, le sens du 7ème commandement est-il de tout faire pour que la vie d’autrui soit bien tenue comme « chère et précieuse »[15]. L’interprétation de la Loi par le commandement d’amour ouvre celle-ci à une exigence infinie, qui appelle véritablement le fidèle à la sainteté.
3. Comment mettre la loi en pratique ?
Par ses propres forces, nul ne peut vivre la loi comme appel à la sainteté. Mais le fidèle peut compter sur l’aide de l’Esprit Saint qui « vivifie » le fidèle à mesure que celui-ci se « mortifie » en renonçant à la propre direction de sa vie. On pourrait ainsi lui appliquer la parole de Jean-Baptiste « il faut qu’il grandisse et que moi je diminue » (Jean 3,30). Cette formulation pourrait cependant être équivoque si on la comprend comme un anéantissement de l’humain au profit du divin. Calvin estime au contraire que l’homme ou la femme sainte sont plus humains encore que ce qu’ils croyaient être, l’image de Dieu s’étant progressivement restaurée en eux. A ce moment là, la volonté divine et la volonté humaine ne s’opposent plus mais se trouvent en consonance, en « mélodie et accord » et même, selon le texte latin de ce passage[16], en symétrie et consensus :
« Le but de notre régénération est qu’on aperçoive en notre vie une mélodie et accord entre la justice de Dieu et notre obéissance, et que par ce moyen, nous ratifions l’adoption, par laquelle Dieu nous a adoptés pour ses enfants. »[17]
Toute activité humaine est alors concernée, « Dieu commandant à un chacun de nous de regarder sa vocation en tous les actes de sa vie »[19] et Calvin n’hésite pas à greffer la vocation sur la problématique des « états » hérités du droit romain. Pour le droit romain, l'état d'un homme est sa condition stable qui se traduit par des droits et des devoirs vis-à-vis de la Cité. Trois types d'états sont ainsi mis en évidence, celui d'homme libre ou d'esclave, celui de homme marié (paterfamilias) par opposition aux femmes et aux enfants, celui de magistrat ou de simple citoyen. Ces états ne sont pas exclusifs entre eux et un même homme peut appartenir à plusieurs états s'il est par exemple homme libre, paterfamilias et magistrat. Mais à chaque niveau, l'alternative des situations permet à chacun de pouvoir se situer. En définissant la vocation comme un « état et façon de vivre »[20], Calvin élargit cependant celle-ci à d’autres activités que les « états » et en particulier aux métiers. Calvin suit alors Luther[21]. Si le but de l’entraide est de nous rendre interdépendants, le métier est bien une des manières les plus concrètes de s'aider l'un l'autre :
« Il n’y a gens agréables à Dieu, sinon ceux qui travaillent pour apporter quelque utilité à leurs frères »[22].
« Cette restauration ne s’accomplit point ni en une minute de temps, ni en un jour, ni en un an ; mais Dieu abolit en ses élus la corruption de la chair par continuelle succession de temps, et même petit à petit, et ne cesse de les purger de leurs ordures, les dédier à soi pour temples, réformer leurs sens en une vraie pureté, afin qu’ils s’exercent toute leur vie en pénitence, et sachant que cette guerre ne prend jamais fin qu’à la mort. »[24]
Prof. Dr. François Dermange, Genève
[1] Inst. II, VIII, 1.
[2] Inst. III, III, 7.
[3] Inst. III, II, 23.
[4] Inst. II, II, 1, III, III, 7.
[5] Inst. III, III, 8.
[6] Inst. III, III, 8.
[7] Inst. II, X, 8.
[8] Commentaires de M. Jean Calvin sur les cinq livres de Moyse ; Genese est mis a part, les autres quatre livres sont disposez en forme d’Harmonie, Genève : François Estiene, 1564 (harmonie), p. 126, sur Ex 20, 1-2 et Dt 5, 1-6, cf. Inst. III, III, 8.
[9] Commentaires de Jehan Calvin sur le Nouveau Testament : le tout reveu diligemment et comme traduit de nouveau, tant le texte que la glose, Paris : C. Meyrueis, 1854-1855 (reproduction textuelle de l'édition de C. Badius en 1561), t. 1, 562, sur Luc, 10, 26.
[10] Commentaire sur les cinq livres de Moïse (harmonie), p. 136, sur Dt 6, 20-25.
[11] Inst. II, VII, 6-12.
[12] Inst. IV, XX, 15.
[13] Inst. IV, XX, 15.
[14] Inst. II, VIII, 9.
[15] Inst. II, VIII, 9.
[16] « Scopum regerationis esse diximus ut in vita fidelium appareat inter Dei justitiam & eorom obsequium symmetria & consensus atque ita adoptionem confirment qua recipti sunt in filios. » (Inst. III, VI, 1)
[17] Inst. III, VI, 1.
[18] Inst III, XVII, 6.
[19] Inst III, X, 6.
[20] Commentaires de Jehan Calvin sur le Nouveau Testament, t. 3, p. 374, sur 1 Cor 7, 20 ; Inst. III, X, 6
[21] Cf. F Dermange et E. Fuchs, article « vocation » dans l’Encyclopédie du protestantisme.
[22] Commentaires de Jehan Calvin sur le Nouveau Testament, t. 1, p. 506, sur Mt 20, 7.
[23] Inst. III, VI, 2.
[24] Inst. III, III, 9.
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