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La relation de l’Église avec les principautés et les pouvoirs de ce monde

Le principe premier, pour Calvin, est que « l’intelligence des choses terriennes est autre que [celle] des choses célestes »[1]. D’un côté, Dieu et son royaume, la vraie justice (la justification) et l’immortalité de la vie future ; de l’autre, le règne du Prince, avec ses réalités humaines, la politique, l’économie et la réflexion philosophique. L’Église ne doit donc pas en principe se mêler des affaires de ce monde, pas plus que le politique ne doit se mêler du religieux. A y regarder de plus près, la position de Calvin est cependant plus complexe. On sait que certains ont vu en lui le champion de la théocratie, un régime dans lequel les autorités religieuses dicteraient au politique ses lignes d’action et que d’autres, par exemple ceux qui ont érigé il y a un siècle le mur des Réformateurs, ont fait de lui le père de la démocratie moderne. Sans doute ces deux positions sont-elles toutes deux erronées, mais elles montrent qu’on peut interpréter Calvin en des sens très différents.

La première chose est d’éviter tout anachronisme, sans s’empêcher de repérer ce qui, dans la position du Réformateur a pu, et peut encore, se montrer fécond pour penser les relations du religieux et du politique. Calvin vivait à une époque où la violence s’exerçaient beaucoup plus directement et visiblement qu’aujourd’hui et le développement de la Réforme dépendait dans bien des cas de la volonté du prince. Sans doute ne peut-on pas avoir la même approche du pouvoir, lorsque des guerres de religions sont, comme c’est le cas à l’époque de Calvin, sur le point d’éclater.

La seconde chose est de faire la différence entre des arguments proprement théologiques, développés à tête reposée, et ce que le Réformateur a dit ou fait dans le feu de l’action, pensant parfois que le politique pouvait influencer de manière décisive le succès des vérités pour lesquelles il luttait.

On pourrait évoquer ici l’affaire Servet et le rôle qu’a joué Calvin dans sa condamnation à mort pour avoir défendu des idées non trinitaires. Servet a été condamné par le Magistrat et Calvin à ce moment là n’était pas même citoyen de Genève. Il n’en reste pas moins que Calvin soutenait la condamnation et Sébastien Castellion aura beau jeu de contester le Réformateur sur la base même de sa théologie, en montrant combien il aura été peu conséquent. Mais l’attitude de Calvin face à deux rois de son époque illustre mieux encore l’aspect « contextuel » de sa pensée.

Lorsqu’en 1547 le seul fils légitime d’Henri VIII, Edouard VI, âgé de dix ans, monte sur le trône de Grande-Bretagne, un immense espoir traverse les Eglises réformées. Tout porte à croire en effet que le jeune roi, conseillé par son oncle, le réformé Edouard Seymour, achèvera la réforme de l'Église entreprise par son père.

Dès l’année suivante, Calvin n’hésite pas à s’adresser à Edouard Seymour pour l’exhorter à « réduire les hommes à la pure obéissance de Dieu »[2] et à « réprimer par le glaive » non seulement les anabaptistes mais les catholiques qui veulent « soutenir les ordures et abominations de leur idole romain ». La répression a une justification politique, puisque les uns et les autres sont présentés comme des séditieux, mais elle a manifestement surtout une dimension religieuse, puisque sont réputés séditieux tous ceux qui s’opposent à la mission du prince : « servir à Jésus-Christ »  selon l’interprétation qu’en donne le Réformateur. Le bon modèle du politique, c’est Josias, le roi pieux de l’Ancien Testament, qui a retrouvé la loi et l’a mise en pratique. C’est bien alors un programme politique que Calvin décline en trois points : « endoctriner le peuple », extirper les abus et corriger les vices, selon les grandes lignes de la confession réformée. Jamais, sans doute le Réformateur n’est si proche du soupçon de théocratie si souvent lié à son image. Son intention est bien de mobiliser le bras séculier pour écarter ceux qui, à droite comme à gauche, ne partagent pas son interprétation de l’Evangile. Le moins qu’on puisse dire est qu’il ne cache pas son jeu : « les édits et statuts des princes sont de bonnes aides pour avancer et maintenir l’état de la chrétienté ». Tel Josias, Edouard VI mourra précocement en 1553, brisant les espoirs d’une grande monarchie réformée.

Face au roi de France François 1er, le discours est tout différent. D’abord favorable aux protestants, le roi avait changé d’attitude après « l'affaire des placards », affiches posées par les protestants jusque dans son palais en 1534, et il poursuivait les protestants. Ce n’est plus à Josias que Calvin se réfère lorsqu’il s’adresse à lui en 1536 dans l’Epître qui ouvre l’Institution de la religion chrétienne, mais à une sorte de juge qui rappelle Salomon. Certes, le roi est vu comme un « vrai ministre de Dieu » et son règne a pour but « de servir la gloire de Dieu », mais c’est en étant le garant de la justice et de l’équité qu’il remplira sa mission plutôt qu’en prenant position pour une confession ou une autre. Il doit maintenir l’unité de son royaume dans la paix, par-dessus les partis, ne poursuivant que les séditieux, que les réformés manifestement ne sont pas.

Nul doute que ces deux positions sont marquées par les circonstances, on ne s’adresse pas de la même manière au coreligionnaire et au persécuteur potentiel ! Mais il semble bien que la position développée dans l’Institution soit plus proche de la conception de fond de Calvin sur les relations du religieux et du politique. Plus alors qu’aux modèles royaux de l’Ancien Testament, c’est à César que Calvin se réfère, et au texte fameux de l’Epitre aux Romains (chap. 13). Les magistrats, qu’ils soient ou non chrétiens, ont été institués par Dieu et quiconque les méprise ou les rejette veut renverser l’ordre de Dieu. Contester le pouvoir serait s’élever contre la providence, car le politique assume dans l’ordre des affaires humaines un rôle essentiel : « nous former à toute équité requise à la compagnie des hommes », « instituer nos mœurs à une justice civile » et « entretenir et conserver une paix et une tranquillité commune ». Lorsque le politique s’occupe des choses de ce monde et de la justice, il a sa place dans le projet de Dieu, même s’il ne le sait pas, tout comme l’Eglise qui prêche et vit de la vérité de l’Evangile. Le magistrat, chrétien ou non, est vicaire ou lieutenant de Dieu sur la terre[3], représentant de la providence auprès de ses sujets[4]. Peu importe alors la forme que prend le régime politique. La monarchie, l’aristocratie et la démocratie ont chacune leurs avantages et leurs inconvénients[5].

Ainsi le politique a-t-il une dimension théologique, même s’il reste séculier. Il est vrai que Calvin confie au régime temporel la tâche de donner une « forme publique de religion entre les chrétiens », de « nourrir et entretenir le service extérieur de Dieu, la pure doctrine et religion » et de « garder l’état de l’Eglise en son entier ». Mais cette mission est limitée par un double argument : elle ne saurait être qu’extérieure, alors que le spirituel à proprement parler est intérieur, et surtout elle relève fondamentalement de la nature humaine, d’un ordre naturel qui n’a besoin ni de la Bible, ni de la révélation.

Reste à savoir que faire lorsque le politique se comporte de manière injuste. Calvin conseille d’abord de demeurer soumis, l’action du prince restant, même dans ce cas, dépendante de la providence :
 

« Si nous sommes cruellement vexés par un prince inhumain, ou pillés ou dérobés par un avaricieux ou prodigue, ou méprisés et mal gardés par un nonchalant, si même nous sommes affligés pour le nom de Dieu par un sacrilège et incrédule, premièrement réduisons nous en mémoire les offenses qu’avons commises devant Dieu – lesquelles sans doute sont corrigées par tel fléaux –, secondement, mettons-nous au devant cette pensée qu’il n’est pas en nous à remédier à tels maux, mais qu’il ne reste autre chose que d’implorer l’aide de Dieu, en la main duquel sont les cœurs des rois et les mutations des royaumes. »[6]


Le raisonnement suppose que Dieu a quelque raison de ne pas destituer le tyran : peu importe que ces raisons soient pédagogiques – corriger nos offenses – ou qu’elles restent secrètes en son conseil, l’essentiel est que nous apprenions d’acquiescer à sa providence et que nous trouvions ainsi une joie paradoxale malgré la douleur, les larmes et les gémissements[7]. Si la philosophie sera tentée dans ce cas de renverser le tyran, Calvin repousse tout désir de vengeance[8] et a fortiori le tyrannicide[9].

Un principe pourtant l’emporte sur la soumission : c’est qu’il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes (Actes 5, 29).
 

« Mais en l’obéissance que nous avons enseignée être due aux supérieurs, il y doit y avoir toujours une exception, ou plutôt une règle qui est à garder devant toutes choses : c’est que telle obéissance ne nous détourne point de l’obéissance de celui sous la volonté duquel il est raisonnable que tous les édits des Rois se contiennent, et que tous leurs commandements cèdent à son ordonnance. »[10]

Ce paragraphe qui conclut l’Institution a de quoi laisser le lecteur perplexe. Que peuvent exiger les édits des rois qui détournent leurs sujets de l’obéissance à Dieu ? Si Calvin fait ici référence aux récents édits du roi de France et donc à la persécution religieuse, est-ce à dire que l’idolâtrie du roi, entendue comme son attachement au catholicisme, suffirait à justifier la résistance ? Calvin ruinerait alors tout son argumentaire sur la soumission. Il apparaîtrait sous son véritable jour, plaçant ses propres idées au-dessus de l’autorité des rois.
 

Bien que cette interprétation soit défendue par plusieurs historiens, il me semble qu’il ne faut pas l’entendre ainsi. La volonté de Dieu à laquelle se réfère ici le Réformateur n’est pas la Bible et moins encore l’interprétation qu’en donne les réformés, mais une loi plus fondamentale connue de tous naturellement. Le politique peut ignorer la révélation, mais Calvin pense qu’il ne peut pas ignorer qu’il y a un Dieu et que la loi de ce Dieu est plus fondamentale que le règne du prince. Calvin le concède du bout des lèvres : c’est lorsqu’il prend son pouvoir comme le fondement absolu du bien et du mal, déclarant bien ce qui, dans la conscience de chacun, est une cruelle injustice, que le politique doit être renversé.

 

La position peut paraître datée. Nous ne pensons plus aujourd’hui que le politique soit tenu de respecter même ces éléments religieux minimums ; et pourtant, nous adhérons fortement à l’idée de droits de l’homme, des droits inconditionnels, sur lesquels le politique ne peut avoir prise. Ces droits reprennent en un sens l’intuition du Réformateur : il faut se soumettre au politique, tant que le politique n’usurpe pas pour lui-même la loi fondamentale qui doit encadrer son propre pouvoir. S’il le fait, nous disons qu’il est totalitaire et qu’il perd de ce fait toute légitimité.


Prof. Dr. François Dermange, Genève

[1] Institution de la religion chrétienne, Jean-Daniel Benoît, ed., Paris, Vrin, 1957 (Inst), II, II, 13. Nous mentionnons chaque fois le livre, le chapitre et le paragraphe. Nous avons en outre modernisé l’orthographe des citations de Calvin pour faciliter la lecture.

[2] Lettre à Edouard Seymour, du 22 octobre 1548, in Jehan Calvin, Lettres anglaises (1548-1561) textes choisis, transcrits et présentés par Albert-Marie Schmidt, Paris, Berger-Levrault, 1959, p. 42s.

[3] Inst. IV, XX, 9 ; cf. IV, XX, 4.

[4] Inst. IV, XX, 6.

[5] Inst. IV, XX, 8.

[6] Institution de la religion chrétienne (1536), chap. 16, J. Pannier éd., Paris, Belles Lettres, 1939, p. 236. Dans les éditions ultérieures, Calvin ne change pas d’idée, par ex. Inst. I, XVII, 8.

[7] Inst. III,VIII,10.

[8] Inst. II, II, 24, cf. I, XVII, 8.

[9] Inst. III, X, 6.

[10] Inst. IV, XX, 32.